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Category : Presse

15 Fév 2021

S’ouvrir à l’invisible
Les spectacles de La Cordonnerie sont si malins, ingénieux, gorgés de références et sans pose aucune que, pour ma part, je m’y rends les yeux fermés. Du moins jusqu’au lever de rideau. Ensuite, je les garde écarquillés pour ne pas en perdre une miette. « Ne pas finir comme Roméo et Juliette » est incontestablement le plus abouti.
Pour ceux qui ne connaissent pas encore leur travail, une petite présentation s’impose : Métilde Weyergans et Samuel Hercule partent souvent d’un conte (Hansel et Gretel), d’une pièce (Hamlet), d’un roman (Don Quichotte) dont ils décentrent le propos pour mieux en rendre l’universalité. À partir de quoi, ils écrivent, filment, jouent, bruitent pour former une sorte de kaléidoscope. Ces artistes tressent bouts de ficelle et idées de génie, accompagnés de la musique de leurs complices Timothée Jolly et Mathieu Ogier au plateau. Une réalisation qui semble tenir de l’illusion.
Inutile de chercher dans Ne pas finir comme Roméo et Juliette une variation shakespearienne ou vénitienne. Inutile d’attendre une fin heureuse comme le titre le suggère. Par contre, il est question d’amour tragique, de passion, de coup de foudre et de malédiction.

L’art de la mélancolie
Pierre est un écrivain timide, solitaire et sans doute un rien ennuyeux. Un jour, il est percuté par… une ombre, un fantôme… Cette rencontre commence par un choc si étrange et si fort qu’il cherche à comprendre – les sens affûtés – ce qui lui arrive. C’est Romy qui l’a heurté, une invisible, c’est-à-dire une intouchable, qui vient de l’autre côté d’un pont que nul n’a le droit de franchir depuis… peu importe : entre les deux côtés du pont, c’est la haine. Cette dernière les rattrapera.
Ce faisant, Métilde Weyergans et Samuel Hercule disent ou suggèrent des choses très profondes sur l’amour : ce sentiment suppose le courage de s’abandonner à l’inconnu, permet de se dépasser et procure des émerveillements. Quelques scènes sont particulièrement émouvantes comme lorsque Pierre effleure le corps endormi de Romy dont on devine à peine les courbes, ou lorsqu’ils se promènent heureux et insouciants dans la ville, protégés par leurs déguisements… Ils parlent aussi de nos sociétés si frileuses face aux étrangers, aux pauvres qu’il est plus facile de ne pas voir…
Il faut aussi dire un mot d’une spécificité des spectacles de la Cordonnerie teintés de mélancolie. Celle-ci sourd des intérieurs surannés, de bric à brac de fond de placards, de l’empathie des créateurs pour des créatures jetées dans la tourmente. On se laisse embarquer et bouleverser.

Trina Mounier (12 février 2021)

28 Déc 2020

Ne pas finir comme Roméo et Juliette

L’histoire ne se déroule pas en Italie. Les Montaigus et les Capulets ne se battent pas en duel dans les rues de Vérone. Désormais, c’est au Havre que les histoires d’amour finissent mal, une ville où visibles et invisibles sont séparés par un point à haubans au-dessus de la Seine, truffé de caméras de surveillance. C’est un monde coupé en deux où plus personne n’a pas le droit de circuler, de s’aimer librement. Les héros shakespeariens ont troqué leurs atours de princes. Ils s’appellent Pierre et Romy. Pierre vit dans l’ignorance de l’autre monde. Romy, comme ses pairs, vit masquée et marquée du sceau de l’invisibilité. C’est cette tare, qui, pourtant, va lui permettre de briser l’interdit, de traverser le pont et de croiser Pierre. Coup de foudre. Pierre et Romy ne se quittent plus jusqu’à un ce qu’un soir, en plein carnaval, ils croisent une bande de voyous avinés qui leur tombent dessus. Retour à la case départ pour Romy comme pour Pierre. La fin…Ce qu’il y a de merveilleux dans les mises en scène de la Cie de la Cordonnerie, c’est leur capacité à transcender la mise en scène de théâtre pour distiller musique, bricolage et cinéma et procéder ainsi à un chassé-croisé de tous ces arts avec brio. On suit l’action par toutes les entrées possibles, musicales, théâtrales ou cinématographiques. Tout est orchestré de main de maître, avec une grande fluidité qui permet au spectateur de passer du plateau à l’écran sans hésitation et sans jamais se perdre. Métilde Weyergans et Samuel Hercule forment un duo de magiciens-bricoleurs pour imaginer des ciné-spectacles de très belle facture.

Marie-José Sirach.

28 Oct 2020

Qu’est-ce qui sépare les êtres ou, à l’inverse, les unit ? En revisitant les thèmes de la tragédie de Shakespeare (l’amour et la rivalité entre les Capulet et les Montaigu), la compagnie de La Cordonnerie invente un monde où vivent, de part et d’autre d’un pont que personne ne franchit, les visibles et les invisibles, ces derniers étant tous uniformément masqués. Romy, invisible, et néanmoins championne de ping-pong, traverse et rencontre de l’autre côté Pierre, visible et rêveur… Une histoire d’amour impossible que La Cordonnerie raconte avec sa technique bien rodée du ciné-spectacle, qui réunit avec savoir-faire cinéma, théâtre, musique et bruitage. Les quatre artistes réalisent sur scène ce tour de force qui consiste à jouer, à fabriquer l’univers sonore et à doubler en direct le film, créé en amont. Cette fois, la fable contemporaine qu’ils construisent interroge une société qui marginalise et rend transparents certains individus. À partager avec les plus grands.

Françoise Sabatier-Morel 

26 Oct 2020

Ciné-concert. Au Havre, on s’aime façon Juliette et Roméo

Après un Don Quichotte fantasque et fantaisiste en Picardie, la Compagnie de la Cordonnerie invente la tragédie shakespearienne normande.

Le ciné-concert est cette rencontre improbable entre image, son et jeu des comédiens. Ils sont quelques-uns à s’aventurer dans ce genre théâtral, à la croisée du théâtre et du cinéma. La Compagnie de la Cordonnerie est de ceux-là. Ses spectacles conjuguent tous les ingrédients du rêve, du conte avec un gros soupçon de fantaisie.

Ne pas finir comme Roméo et Juliette est leur nouvelle création. Aux manettes, Métilde Weyergans et Samuel Hercule. Un duo de magiciens bricoleurs qui manient aussi bien l’image, l’écriture que les bruitages. Si elle a croisé la route de Jean Périmony, Chantal Akerman ou André Grégory, lui s’est lancé très vite dans des spectacles musicaux aux côtés de Timothée Jolly, compositeur de son état et complice de toujours.

Les visibles et les invisibles

Ici, point de Vérone, mais la ville du Havre pour accueillir ces deux amants séparés par un pont métallique au-dessus d’un fleuve. On a changé les noms, au cas où toute ressemblance… Romy (Juliette) vit dans la partie de la ville où sont consignés les invisibles. Lui, Pierre (Roméo), est de l’autre côté du pont. Un monde binaire où visibles et invisibles ne peuvent jamais se rencontrer, où les nouvelles diffusées sur les ondes sont filtrées, alimentant la peur de l’autre. C’est un peu la curiosité, le désir d’échapper au quotidien et d’accomplir le rêve de son père qui pousse Romy, une nuit, à franchir le pont, échappant aux capteurs de mouvement et autres détecteurs de présence humaine. Dans une rue du Havre (on pense à celle filmée par Kaurismäki, forcément), elle heurte Pierre, auteur de nouvelles radiophoniques shakespeariennes diffusées chaque soir sur les ondes. Leur relation, bancale, étrange, devient passionnée. Un coup de foudre qui transcende les différences, les interdits.

Sur le plateau, au premier plan, Weyergans et Hercule assurent avec virtuosité dialogues et bruitages, tandis que Timothée Jolly et Mathieu Ogier jouent la partition musicale, dont les lignes mélodiques et les fractures épousent à la perfection la dramaturgie. À l’écran, des acteurs incarnent les personnages de cette histoire, un moyen-métrage féerique aux teintes bleu nuit, où les invisibles sont tous masqués (référence à l’Homme invisible,de James Whale, d’après le roman de H. G. Wells). Le rythme permet au spectateur, même jeune – le spectacle est conseillé à partir de 12 ans – de passer de la scène à l’écran avec fluidité, sans accroc, sans avoir le sentiment de se perdre ou de perdre le fil de l’histoire. Le spectacle tient du mélo et chaque scène est marquée du sceau de la poésie et de la fantaisie. Il y a Pierre regardant amoureusement Juliette allongée sous les draps froissés dont on devine la silhouette. Et il y a cet autre soir où tout bascule, où la noirceur l’emporte sur le mélo. Un soir de carnaval. Romy et Pierre se promènent, déguisés et masqués, main dans la main dans les rues mouillées de pluie, jusqu’à ce qu’une bande de jeunes gens ivres, la bave aux lèvres, fonde sur le couple.

Ne pas finir comme Roméo et Juliette est un conte, une fable où l’invisible devient la métaphore de ceux qui sont relégués au ban de la société, tandis que la peur, la haine alimentent l’autre monde. Un spectacle sur l’étrangeté, dont la fabrication elle-même, cette interpénétration de tous les arts, ajoute une dimension féerique et poétique. 

Marie-José Sirach – lundi 26 octobre 2020

16 Oct 2020

Mélancolique, poétique, politique… Pour leur nouveau ciné-spectacle, Samuel Hercule et Métilde Weyergans s’inspirent des amours interdites de Roméo et Juliette. Ils nous plongent dans un conte contemporain poignant et pénétrant. En faisant naître un ailleurs artistique de toute beauté.

De la tragédie de Shakespeare, il ne reste que l’essentiel : la rencontre irrésistible entre une femme et un homme qui n’auraient jamais dû faire connaissance. Et jamais dû s’aimer. Elle, championne de ping-pong, se prénomme Romy. Privée d’apparence physique, elle fait partie de la société de ceux que l’on ne voit pas. Comme tous ses semblables, Romy vit « de l’autre côté de la ville », coupée de ce monde à la fois honni et convoité par un pont qui tient lieu de ligne de démarcation. Là-bas, au sein de cet univers inaccessible, se trouvent aussi la mer et ses vastes horizons. Pierre est un écrivain solitaire. Il partage son appartement avec son chat Othello. Lui a un vrai corps. Et un vrai visage. Un jour, Romy s’élance vers l’inconnu. Elle traverse le pont, parcourt la ville pour aller disperser les cendres de son père au-dessus des immensités maritimes. Son existence et celle de Pierre ne seront plus jamais les mêmes. Au coin d’une rue, les deux jeunes gens se percutent, se charment, se plaisent… C’est le début d’une histoire d’amour clandestine, tendre, profonde. Une histoire que les membres de la compagnie La Cordonnerie nous racontent par le biais d’une représentation étonnante.

Une ode au voyage

Cette création (pour tous publics, à partir de 12 ans) associe de façon exemplaire les arts du cinéma, du théâtre, de la musique, du bruitage. Sur le plateau, accompagnés des musiciens Timothée Jolly et Mathieu Ogier, Samuel Hercule et Métilde Weyergans réalisent en direct la bande vocale, instrumentale et sonore d’un film projeté en fond de scène, sur un écran géant. C’est à travers ces images d’une beauté troublante que se présentent à nous Romy, Pierre et les panoramas singuliers des mondes auxquels ils appartiennent. Interrogeant avec beaucoup de perspicacité, mais aussi beaucoup de délicatesse, les notions de normalité et d’exclusion, de liberté et de fuite, Ne pas finir comme Roméo et Juliette est une véritable ode au voyage. A l’ailleurs. A la rêverie. A l’insoumission. Une ode onirique et métaphysique qui se saisit de notre imaginaire, dès les premiers mots, les premiers plans, pour ne plus le lâcher. Tout ceci est d’une grande finesse. D’une grande qualité d’écriture et de vision. Samuel Hercule et Métilde Weyergans nous invitent, généreusement, à nous promener en leur compagnie. Ils nous guident sur des chemins de traverses menant à des territoires artistiques accomplis et inattendus.

Manuel Piolat Soleymat – Publié le 16 octobre 2020 N°287

29 Mai 2018
Samuel Hercule et Métilde Weyergans passent à la moulinette de leur sagacité et de leur anticonformisme un nouveau monstre sacré de la littérature : « Don Quichotte ». Une de leurs plus belles réussites. — Trina Mounier

Le classique sans les rides

Après « Blanche-Neige », « Hansel et Gretel » et « Hamlet », Samuel Hercule et Métilde Weyergans passent à la moulinette de leur sagacité et de leur anticonformisme un nouveau monstre sacré de la littérature : « Don Quichotte ». Une de leurs plus belles réussites.

Résumons pour ceux qui ne les connaissent pas. Ces bricoleurs de génie, ces exégètes insolents, ces inventeurs sans limites, extraient le suc d’une œuvre pour en montrer toute l’actualité, avec un immense respect et une complète liberté. Que serait donc aujourd’hui Don Quichotte, le pauvre fou qui se bat contre les moulins à vent ? Quels combats mènerait-il ?

Sans doute un homme du passé, attaché à des valeurs et des objets qui n’ont plus le vent en poupe, les livres par exemple. Et voici notre Don Quichotte, devenu Michel (Miguel ?), soixante-huitard attardé, vieil enfant mal grandi, bibliothécaire engagé dans une course contre la montre pour numériser ses chers ouvrages, jusqu’au grand bug de l’an 2000. Ce dernier fait basculer le misanthrope taiseux dans la folie : le voici en armure aux côtés de Sancho Panza, avec d’autres lubies, d’autres décors, mais le même homme, assurément.

C’est là qu’intervient l’ingéniosité des deux metteurs en scène, également concepteurs et acteurs du spectacle. L’histoire est traitée simultanément sur le plateau par des comédiens en chair et en os et sur grand écran, ce qui permet à la fois de concentrer l’attention sur les émotions et de nous entraîner dans les déserts andalous. Tous les bruitages et doublages sont réalisés à vue, à grand renfort de bouts de bois et vieilles ferrailles. Deux musiciens inventifs, Timothée Jolly et Mathieu Ogier, complètent un dispositif extrêmement précis, malgré des allures foutraques.

Inoubliable Vincenot

Jamais peut-être l’art de Samuel Hercule et Métilde Weyergans n’a paru aussi abouti. Le parallèle entre Michel et Don Quichotte fonctionne à merveille, de même que l’intrigue extravagante se joue sans problèmes d’un décalage de plusieurs siècles. Les hommes perdus, enfermés dans leurs passions, les doux et les timides, sont toujours la proie des moqueurs et des méchants.

Le spectateur est vite ému, voire bouleversé, par la détresse de ceux en décalage avec leur époque et que leurs contemporains ne comprennent plus. D’autant plus que ce personnage est incarné par un comédien magnifique, Philippe Vincenot, dont le talent, la sensibilité et la palette étendue rendent toute la subtilité. Ce spectacle, d’une grande pudeur, prend tous les risques, mais jamais il ne pérore ni ne discourt. Toujours avec distance, humour et tendresse, il nous parle des laissés-pour-compte de la vie, il leur confère une noblesse, certes un peu usurpée, une élégance. Surtout, il nous fait découvrir le sens profond de l’œuvre de Cervantès. Sans une ride.

14 Fév 2018
Du spectacle vivant, très vivant. — Eric Libiot

 

Du spectacle vivant, très vivant. La scène est occupée par deux musiciens, un écran de cinéma et trois comédiens. Dans la peau de Don Quichotte, imaginé par Métilde Weyergans et Samuel Hercule, de la compagnie la Cordonnerie, redonne des couleurs au héros des Cervantès en l’imaginant bibliothécaire solitaire et souffreteux, devenu au passage de l’an 2000, sauveur des âmes seules, et amoureux. Une histoire d’hier et de toujours racontée dans un film sans son que les comédiens bruitent en direct – un soufflet pour le halètement d’un chien, des guirlandes froissées pour une marche sur le sable… -, aidés par une formidable musique signée Timothée Jolly et Mathieu Ogier. Il reste à citer Philippe Vincenot, alias Don Quichotte, et le monde est complet. Il faut tous les nommer car leurs performances valent à elles seules le déplacement.

Mais il y a évidemment autre chose que cette précision technique et artistique : animer le désir et le plaisir du spectateur, qui écoute et regarde le spectacle en passant à sa guise d‘un lieu de la scène à l’autre, est une façon de le mettre au centre du débat, pas comme acteur, mais comme citoyen capable de juger à bonne distance de ce qu’on lui raconte sans être jamais dupe. Le théâtre devrait s’en inspirer plus souvent.

26 Jan 2018
Alors que se multiplient les croisements entre théâtre et cinéma, La Cordonnerie continue de briller en la matière grâce à son art du contraste et du bricolage. — Anaïs Heluin

Après Blanche-Neige, Métilde Weyergans et Samuel Hercule mettent leur art du ciné-spectacle au service du célèbre Don Quichotte. Aussi artisanale que technique, leur singulière approche de la scène se prête à une très subtile transposition du mythe.

Vélo égale canne à pêche, lecteur CD égale hélicoptère en plastique, bruit de clavier égale stylo… Incongrues, souvent dignes d’un jeu surréaliste, les équations de Métilde Weyergans et Samuel Hercule préviennent d’emblée :  Dans la peau de Don Quichotte entretient avec le roman de Miguel de Cervantes des rapports peu communs. Très libres, volontiers moqueurs mais toujours tendres. Respectueux. Sonorisant en direct et avec toutes sortes d’objets le film muet projeté sur un écran installé en fond de scène, les deux fondateurs de la compagnie La Cordonnerie abordent en effet le mythe avec une astucieuse délicatesse. En transposant son mélange de sublime et de dérisoire au début du XXIème siècle en Picardie. Dans une petite ville si insignifiante qu’« on en oublie toujours le nom », où le taciturne Michel Alonzo (Philippe Vincenot) entreprend la numérisation des collections de la bibliothèque où il travaille. Tâche longue et fastidieuse, qu’il exécute avec un air résigné de Bartleby des temps modernes. Jusqu’au réveillon marquant le passage à l’an 2000 et son basculement dans un désert espagnol fantasmé, en compagnie d’un de ses collègues, un agent d’entretien Cotorep. Au carrefour d’esthétiques et de disciplines diverses, l’hidalgo de la Cordonnerie offre ainsi une belle invitation à l’utopie. Au dialogue créatif.

À cheval entre théâtre et cinéma

Comme le vieux couple de leur Hansel et Gretel (2014), l’adolescente gothique de leur Blanche-Neige ou la chute du mur de Berlin (2016) et les autres personnages de contes et d’œuvres littéraires que se sont approprié Métilde Weyergans et Samuel Hercule en vingt ans de ciné-spectacles, le chevalier de Dans la peau de Don Quichotte et son Sancho Panza posent au monde et au théâtre des questions beaucoup plus sérieuses qu’il n’y paraît. Tragi-comiques, un pied dans le passé, un autre dans le présent, ils interrogent la place du mythe à l’ère du divertissement et celle du théâtre et des rapports humains dans un monde saturé par l’image. Cela sans un seul discours. Par la seule manière dont, accompagnés sur scène par les musiciens Timothée Jolly et Mathier Ogier, les deux metteurs en scène et Philippe Vincenot s’emparent de quelques épisodes du livre de Cervantes. Dans un constant aller-retour entre réel et imaginaire. Entre le centre du plateau où ils rivalisent de réalisme avec le film et leur coin bruitage régulièrement approvisionné en accessoires par un carton monté sur rails. Alors que se multiplient les croisements entre théâtre et cinéma, La Cordonnerie continue de briller en la matière grâce à son art du contraste et du bricolage.

26 janvier 2018

10 Fév 2017
Profession : enchanteur — Alexandre Demidoff

 

Les Français Métilde Weyergans et Samuel Hercule détournent avec bonheur les contes de notre enfance. Leurs spectacles embobinent, à l’image d’ « Udo, complètement à l’Est », à l’affiche du Théâtre de Vidy jusqu’à samedi. Paroles de lunaires

Elle fait si bien la méchante qu’on a hâte d’être griffé par elle. Il fait si bien le candide qu’on est sûr d’être consolé par lui. Elle, c’est Métilde Weyergans. Son prénom est un roman stendhalien – elle est fille de l’écrivain François Weyergans. Lui, c’est Samuel Hercule. Ce patronyme sent le cirque d’antan, les cuivres qui s’époumonent, le dompteur qui glisse un visage écarlate dans la gueule du tigre.

Ces deux s’aiment à la ville, s’harmonisent à la scène. Leurs spectacles sont des contes à rebours des morales cousues de fil d’or. Ainsi leur étourdissant «Blanche-Neige ou la chute du mur de Berlin» il y a trois semaines au Théâtre de Vidy. Ainsi encore «Udo, complètement à l’Est», histoire rêvée du père de Blanche-Neige, à l’affiche au même endroit jusqu’à samedi.

Les frères Grimm corrigés

Leur sortilège? Faire du cinéma la matière de leur théâtre, avec dans l’œil la ruse des frères Lumière. Dans «Blanche-Neige», ils projettent un film muet – qu’ils ont tourné eux-mêmes dans une cité – où revivent la marâtre, sa belle-fille, le prince charmant et les sept nains. Métilde fait toutes les voix féminines en direct. Samuel bruite l’intrigue; trois musiciens formidables électrisent la féerie. Cette façon de faire vaut à leur Cordonnerie – nom de la compagnie – de sillonner la France, de traverser les océans: l’an passé, ils ont corrigé les frères Grimm près de deux cents fois.

Blanche-Neige dans une cité

Mais les voici, dans la rumeur du foyer de Vidy, encore tout chose d’avoir brisé le miroir de la belle-mère. Avec sa veste sportive aux couleurs du Brésil, il fait penser à un joueur de football après la douche. Avec sa robe à motifs géométriques, sa sveltesse farouche, elle sort de «La Règle du jeu» de Renoir. On leur demande comment ils machinent leurs pièces. «On venait de faire un spectacle à partir de «Hansel et Gretel», raconte Samuel. Et on avait envie de poursuivre avec les frères Grimm. Dans «Blanche-Neige», on était intéressé par ce mur symbolique entre Blanche et sa belle-mère.»

On imagine alors. Métilde et Samuel turbinent sur le divan. Ils se racontent des bobards comme si l’Alice de Lewis Carroll rencontrait Geppetto, le père de Pinocchio. Le Mur de Berlin se dresse soudain au milieu de leurs conversations, comme le symbole d’un maléfice qu’on croyait immuable. Elle: «Entre nous, c’est un ping-pong.» Lui: «Comme nous sommes un couple, nous avons des séances de travail permanentes.»

Un scénario se dessine qui intègre la liesse de la Chute du mur. Un casting s’organise pour dénicher la Blanche de leur rêve. Puis le film se tourne dans un quartier, dont la seule grâce est le nom, le Château. Le compositeur Timothée Jolly conçoit une partition cavaleuse. Deux ans glissent ainsi, de fil en aiguille. Puis le spectacle sort de sa boîte, joueur jusqu’à être ensorcelant.

Lire la critique: Blanche-Neige enfin démasquée à Vidy

Leur rencontre est aussi une histoire de cinéma. Samuel Hercule et son complice Mike Guermyet signent «Le Principe du canapé» – vous noterez le titre. Ils envoient leur court-métrage au Festival de Cannes. Métilde y travaille, elle est chargée d’annoncer à Samuel que l’opus est sélectionné dans une section parallèle. O miracle des voix, quand elles sont pénétrantes. Ils s’embobinent bientôt sur la Croisette. C’est ainsi que commencent souvent les histoires d’amour: on est embobiné et on jouit de l’être.

Bérénice à bicyclette

Son timbre grave de Bérénice à bicyclette, c’est ce que Métilde apporte à la Cordonnerie, cette compagnie que Samuel a fondée à la fin des années 1990 à Lyon. Jusqu’alors, il brillait dans ce qu’on appelle le ciné-concert: il projetait ses films dans des bistrots enfumés, égayés par des musiciens. Mais d’où viennent-ils, ces deux lunaires?

Lui a grandi à Lyon. Sa chambre d’adolescent est mouchetée de grosses fleurs brunes, raconte-t-il. Il écoute Noir Désir, se verrait bien chanteur comme Bertrand Cantat – son père est professeur de guitare. Mais des camarades l’entraînent sur les planches. «A 17 ans, je n’avais pas de doute sur ce que je voulais faire de ma vie, je savais que je serais acteur.»

Et elle, Métilde, comment était-elle, adolescente? «J’habitais à Paris dans le XIe. A 15 ans, j’avais une grande chambre peinte en bleu par ma mère. Je me revois, les murs étaient nus, je lisais à voix haute des tragédies de Racine, le monologue de Phèdre et je pleurais. J’étais réservée et assez solitaire. J’avais grandi très vite, à 12 ans je faisais 1,75 m, ça explique peut-être cette réserve qui était la mienne. J’écoutais beaucoup de musique, de la pop et de l’opéra, ce que mes parents écoutaient.»

Jorge Donn, un parrain fauve

Est-ce parce que son père, François Weyergans, l’entraîne dans les coulisses des spectacles de Maurice Béjart, dont il est le meilleur ami et le confident? Ou parce que Jorge Donn, ce fauve de la danse, ce héros béjartien par excellence, est son parrain? Ou parce qu’elle tombe amoureuse d’un ardent qui ne jure que par Le Cid? Métilde prend des cours de théâtre, avec la bénédiction de François et de sa mère Danielle, «une intellectuelle manuelle.» La suite, on la devine: des boulots de bohème, le plaisir de la plume parfois pour des journaux divers, «Le Nouvel Observateur», «Libération» etc. Et puis la vie qui s’élargit quand elle devient mère.

A présent, Métilde s’enhardit: «J’aime faire la méchante, j’adore les méchantes qui ne le sont pas vraiment.» Samuel, dans un parfait contre-pied, glisse: «J’aime jouer les naïfs.» Vous pourriez les écouter parler jusqu’aux douze coups de minuit, elle des livres de son père, ces fugues distinguées; lui de Marguerite Duras et de Pluie d’été qu’il a si souvent offert. Il est bon d’être embobiné par deux esprits malins.

Vendredi 10 février 2017.

19 Jan 2017
Tout conspire pour que vous soyez ravi, les ficelles d’une féerie contemporaine comme les embardées musicales, l’extrême précision des jeux de voix comme l’humour de la transposition ... — Alexandre Demidoff

 

Blanche-Neige enfin démasquée à Vidy

Métilde Weyergans et Samuel Hercule réhabilitent la fameuse marâtre du conte dans un spectacle aussi virtuose que jouissif, à voir en bande ou en famille jusqu’à ce samedi

Leur conte est si bon qu’il serait regrettable de passer à côté. Au Théâtre de Vidy, jusqu’à samedi, la Blanche-Neige des frères Grimm avoue de ces choses qui perturbent durablement un lecteur. Ce n’est pas elle qui passe à table à vrai dire, mais sa diablesse de marâtre, une peste sado-narcissique, c’est bien connu. Sauf que Samuel Hercule et Métilde Weyergans, couple à la maison comme sous les projecteurs, ont décidé de la réhabiliter à l’aune des configurations familiales actuelles. La méchante s’épanche, poussée à la confidence par deux musiciens formidables, Timothée Jolly au piano et Florie Perroud aux percussions. Ce Blanche-Neige ou la chute du mur de Berlin est un bonheur de double jeu.

Mais pourquoi Berlin et son abcès sinistre? Pour le plaisir de la friction, pardi, de l’association libre – un mur peut en cacher un autre. En préambule, Timothée Jolly et Florie Perroud sont sur le qui-vive derrière leurs instruments, comme le cocher avant la cavale. Au premier plan, à main droite, un nain de jardin glousse sur un air de fête foraine. Mais il explose. Un chant monte alors d’une crypte. Au premier plan, Métilde Weyergans, effilée comme l’amazone, décline sa profession de foi, voix en clair-obscur. Ecoutez-la.

Blanche et son spleen dans un HLM

«Je m’appelle Elisabeth, j’ai quarante-deux ans, et mon rôle dans cette histoire c’est celui de la méchante qui, à la fin, meurt le coeur brisé, les pieds brûlés au fer blanc…» Timothée Jolly et Florie Perroud lâchent la bride, l’équipage s’emballe. Mais voici que sur un écran géant Blanche promène son spleen, ado couleur réglisse, boudeuse à fendre le linoléum de sa chambre, dans le couloir d’un HLM de cité, la bien nommée Royaume. Son père, Udo, est acrobate, un grand cirque russe l’appelle. Vive la voltige. Blanche est désormais sous le joug d’Elisabeth, belle-mère aérienne – elle est hôtesse de l’air – mais sévère comme la gouvernante de Rebecca, le film d’Hitchcock.

Le bruitage, cette féerie artisanale

Et le miroir dans tout cela? Il arrive. Elisabeth a des vapeurs: «Miroir, miroir qui est la plus belle…» Le perfide est fidèle au conte, cruel donc. Blanche surpasse toutes les belles du Royaume. Cette histoire, c’est un film muet qui la déroule, post-synchronisé en direct par Métilde Weyergans et Samuel Hercule. Devant ce dernier, un tapis roulant amène à mesure les accessoires du bruitage. Ça pourrait être gadget, c’est jouissif.

Car le plaisir ici, c’est d’être captif et complice d’un engrenage. Tout conspire pour que vous soyez ravi, les ficelles d’une féerie contemporaine comme les embardées musicales, l’extrême précision des jeux de voix comme l’humour de la transposition – le prince charmant est délicieusement engourdi et acnéique. A l’écran, le Mur subit l’outrage d’une foule en liesse. Samuel Hercule est le speaker de cette libération: dans votre fauteuil vous avez de nouveau vingt ans.

Cette Blanche-Neige s’enroule ainsi autour de l’adolescence, ce grand corps entaillé par l’espoir. C’est sa beauté. Mais à l’enseigne de la Cordonnerie, compagnie née en 1997 à Lyon, elle souffle autre chose de précieux: que le théâtre est une boîte à sortilèges. Métilde Weyergans et Samuel Hercule font de leur jeu un conte en soi. Une sorcellerie heureuse.

19 janvier 2017.