logo

Category : Presse

02 août 2017
Hansel et Gretel (Le Grimm ne paie pas) — Mathieu Perez

 

Encore un spectacle où tout se passe sur un grand écran ? En partie, oui. Depuis vingt ans, la compagnie La Cordonnerie adapte des contes de fées et s’ingénie à brouiller les limites du cinéma et du théâtre. Pour cela, les auteurs-comédiens-musiciens Métilde Weyergans et Samuel Hercule commencent par réaliser un film (muet), qu’ils projettent durant la représentation, puis ajoutent les bruitages en direct et jouent tous les personnages de l’histoire. Le résultat, pour ce conte de frères Grimm (créé en 2015) est épatant.

Ici Hansel et Gretel ne sont plus des enfants abandonnés par leurs parents mais deux magiciens à la retraite qui vivent chez leur fils Jacob, un trentenaire au chômage, dans sa petite caravane, garée sur un terrain vague en bordure de forêt.

Décor vintage et chemises à col de pelle à tarte, l’action se situe dans les années 70. Les temps sont durs, les assiettes sont vides. Les parents se retrouvent sans ressources, s’étant fait jeter de « La piste aux étoiles », l’émission qu’ils animaient à la télé. Mais ils ne perdent pas leur naturel blagueur pour autant. Et poser sa fausse main de squelette sur la main de Gretel (Manuela Gourary), ça fait toujours rigoler Hansel (Michel Crémadès).

Question bruitage, Weyergans et Hercule font des merveilles avec trois fois rien. Ils froissent un emballage en plastique pour imiter le bruit de l’œuf dans la poêle, piétinent un tas de pellicules photo pour les pas en forêt. C’est léger, très ludique. Et deux musiciens (piano, percussions) interprètent la bande-son une heure durant. Impeccable.

Dans l’histoire des frères Grimm, le père cède à la marâtre. Ici, c’est le fiston, un gros naïf que Barbara une brune inquiétante dont il s’est amouraché, persuade de larguer les parents dans la forêt. Et hop ! deux bouches de moins à nourrir.

Si la fin heureuse – nos héros retrouvent le chemin de la caravane après un séjour chez la sorcière –, on est frappé par la dimension nouvelle du conte, sa cruauté. Les personnes âgées délaissées par leur famille ou leur entourage, ça n’a rien d’imaginaire. La sorcière mangeuse de vieux, les guette dans la forêt ? Elle s’est trompée d’adresse les Ehpad sont pleins.

Bon appétit !

mercredi 2 août 2017

10 fév 2017
Profession : enchanteur — Alexandre Demidoff

 

Les Français Métilde Weyergans et Samuel Hercule détournent avec bonheur les contes de notre enfance. Leurs spectacles embobinent, à l’image d’ « Udo, complètement à l’Est », à l’affiche du Théâtre de Vidy jusqu’à samedi. Paroles de lunaires

Elle fait si bien la méchante qu’on a hâte d’être griffé par elle. Il fait si bien le candide qu’on est sûr d’être consolé par lui. Elle, c’est Métilde Weyergans. Son prénom est un roman stendhalien – elle est fille de l’écrivain François Weyergans. Lui, c’est Samuel Hercule. Ce patronyme sent le cirque d’antan, les cuivres qui s’époumonent, le dompteur qui glisse un visage écarlate dans la gueule du tigre.

Ces deux s’aiment à la ville, s’harmonisent à la scène. Leurs spectacles sont des contes à rebours des morales cousues de fil d’or. Ainsi leur étourdissant «Blanche-Neige ou la chute du mur de Berlin» il y a trois semaines au Théâtre de Vidy. Ainsi encore «Udo, complètement à l’Est», histoire rêvée du père de Blanche-Neige, à l’affiche au même endroit jusqu’à samedi.

Les frères Grimm corrigés

Leur sortilège? Faire du cinéma la matière de leur théâtre, avec dans l’œil la ruse des frères Lumière. Dans «Blanche-Neige», ils projettent un film muet – qu’ils ont tourné eux-mêmes dans une cité – où revivent la marâtre, sa belle-fille, le prince charmant et les sept nains. Métilde fait toutes les voix féminines en direct. Samuel bruite l’intrigue; trois musiciens formidables électrisent la féerie. Cette façon de faire vaut à leur Cordonnerie – nom de la compagnie – de sillonner la France, de traverser les océans: l’an passé, ils ont corrigé les frères Grimm près de deux cents fois.

Blanche-Neige dans une cité

Mais les voici, dans la rumeur du foyer de Vidy, encore tout chose d’avoir brisé le miroir de la belle-mère. Avec sa veste sportive aux couleurs du Brésil, il fait penser à un joueur de football après la douche. Avec sa robe à motifs géométriques, sa sveltesse farouche, elle sort de «La Règle du jeu» de Renoir. On leur demande comment ils machinent leurs pièces. «On venait de faire un spectacle à partir de «Hansel et Gretel», raconte Samuel. Et on avait envie de poursuivre avec les frères Grimm. Dans «Blanche-Neige», on était intéressé par ce mur symbolique entre Blanche et sa belle-mère.»

On imagine alors. Métilde et Samuel turbinent sur le divan. Ils se racontent des bobards comme si l’Alice de Lewis Carroll rencontrait Geppetto, le père de Pinocchio. Le Mur de Berlin se dresse soudain au milieu de leurs conversations, comme le symbole d’un maléfice qu’on croyait immuable. Elle: «Entre nous, c’est un ping-pong.» Lui: «Comme nous sommes un couple, nous avons des séances de travail permanentes.»

Un scénario se dessine qui intègre la liesse de la Chute du mur. Un casting s’organise pour dénicher la Blanche de leur rêve. Puis le film se tourne dans un quartier, dont la seule grâce est le nom, le Château. Le compositeur Timothée Jolly conçoit une partition cavaleuse. Deux ans glissent ainsi, de fil en aiguille. Puis le spectacle sort de sa boîte, joueur jusqu’à être ensorcelant.

Lire la critique: Blanche-Neige enfin démasquée à Vidy

Leur rencontre est aussi une histoire de cinéma. Samuel Hercule et son complice Mike Guermyet signent «Le Principe du canapé» – vous noterez le titre. Ils envoient leur court-métrage au Festival de Cannes. Métilde y travaille, elle est chargée d’annoncer à Samuel que l’opus est sélectionné dans une section parallèle. O miracle des voix, quand elles sont pénétrantes. Ils s’embobinent bientôt sur la Croisette. C’est ainsi que commencent souvent les histoires d’amour: on est embobiné et on jouit de l’être.

Bérénice à bicyclette

Son timbre grave de Bérénice à bicyclette, c’est ce que Métilde apporte à la Cordonnerie, cette compagnie que Samuel a fondée à la fin des années 1990 à Lyon. Jusqu’alors, il brillait dans ce qu’on appelle le ciné-concert: il projetait ses films dans des bistrots enfumés, égayés par des musiciens. Mais d’où viennent-ils, ces deux lunaires?

Lui a grandi à Lyon. Sa chambre d’adolescent est mouchetée de grosses fleurs brunes, raconte-t-il. Il écoute Noir Désir, se verrait bien chanteur comme Bertrand Cantat – son père est professeur de guitare. Mais des camarades l’entraînent sur les planches. «A 17 ans, je n’avais pas de doute sur ce que je voulais faire de ma vie, je savais que je serais acteur.»

Et elle, Métilde, comment était-elle, adolescente? «J’habitais à Paris dans le XIe. A 15 ans, j’avais une grande chambre peinte en bleu par ma mère. Je me revois, les murs étaient nus, je lisais à voix haute des tragédies de Racine, le monologue de Phèdre et je pleurais. J’étais réservée et assez solitaire. J’avais grandi très vite, à 12 ans je faisais 1,75 m, ça explique peut-être cette réserve qui était la mienne. J’écoutais beaucoup de musique, de la pop et de l’opéra, ce que mes parents écoutaient.»

Jorge Donn, un parrain fauve

Est-ce parce que son père, François Weyergans, l’entraîne dans les coulisses des spectacles de Maurice Béjart, dont il est le meilleur ami et le confident? Ou parce que Jorge Donn, ce fauve de la danse, ce héros béjartien par excellence, est son parrain? Ou parce qu’elle tombe amoureuse d’un ardent qui ne jure que par Le Cid? Métilde prend des cours de théâtre, avec la bénédiction de François et de sa mère Danielle, «une intellectuelle manuelle.» La suite, on la devine: des boulots de bohème, le plaisir de la plume parfois pour des journaux divers, «Le Nouvel Observateur», «Libération» etc. Et puis la vie qui s’élargit quand elle devient mère.

A présent, Métilde s’enhardit: «J’aime faire la méchante, j’adore les méchantes qui ne le sont pas vraiment.» Samuel, dans un parfait contre-pied, glisse: «J’aime jouer les naïfs.» Vous pourriez les écouter parler jusqu’aux douze coups de minuit, elle des livres de son père, ces fugues distinguées; lui de Marguerite Duras et de Pluie d’été qu’il a si souvent offert. Il est bon d’être embobiné par deux esprits malins.

Vendredi 10 février 2017.

19 jan 2017
Tout conspire pour que vous soyez ravi, les ficelles d’une féerie contemporaine comme les embardées musicales, l’extrême précision des jeux de voix comme l’humour de la transposition ... — Alexandre Demidoff

 

Blanche-Neige enfin démasquée à Vidy

Métilde Weyergans et Samuel Hercule réhabilitent la fameuse marâtre du conte dans un spectacle aussi virtuose que jouissif, à voir en bande ou en famille jusqu’à ce samedi

Leur conte est si bon qu’il serait regrettable de passer à côté. Au Théâtre de Vidy, jusqu’à samedi, la Blanche-Neige des frères Grimm avoue de ces choses qui perturbent durablement un lecteur. Ce n’est pas elle qui passe à table à vrai dire, mais sa diablesse de marâtre, une peste sado-narcissique, c’est bien connu. Sauf que Samuel Hercule et Métilde Weyergans, couple à la maison comme sous les projecteurs, ont décidé de la réhabiliter à l’aune des configurations familiales actuelles. La méchante s’épanche, poussée à la confidence par deux musiciens formidables, Timothée Jolly au piano et Florie Perroud aux percussions. Ce Blanche-Neige ou la chute du mur de Berlin est un bonheur de double jeu.

Mais pourquoi Berlin et son abcès sinistre? Pour le plaisir de la friction, pardi, de l’association libre – un mur peut en cacher un autre. En préambule, Timothée Jolly et Florie Perroud sont sur le qui-vive derrière leurs instruments, comme le cocher avant la cavale. Au premier plan, à main droite, un nain de jardin glousse sur un air de fête foraine. Mais il explose. Un chant monte alors d’une crypte. Au premier plan, Métilde Weyergans, effilée comme l’amazone, décline sa profession de foi, voix en clair-obscur. Ecoutez-la.

Blanche et son spleen dans un HLM

«Je m’appelle Elisabeth, j’ai quarante-deux ans, et mon rôle dans cette histoire c’est celui de la méchante qui, à la fin, meurt le coeur brisé, les pieds brûlés au fer blanc…» Timothée Jolly et Florie Perroud lâchent la bride, l’équipage s’emballe. Mais voici que sur un écran géant Blanche promène son spleen, ado couleur réglisse, boudeuse à fendre le linoléum de sa chambre, dans le couloir d’un HLM de cité, la bien nommée Royaume. Son père, Udo, est acrobate, un grand cirque russe l’appelle. Vive la voltige. Blanche est désormais sous le joug d’Elisabeth, belle-mère aérienne – elle est hôtesse de l’air – mais sévère comme la gouvernante de Rebecca, le film d’Hitchcock.

Le bruitage, cette féerie artisanale

Et le miroir dans tout cela? Il arrive. Elisabeth a des vapeurs: «Miroir, miroir qui est la plus belle…» Le perfide est fidèle au conte, cruel donc. Blanche surpasse toutes les belles du Royaume. Cette histoire, c’est un film muet qui la déroule, post-synchronisé en direct par Métilde Weyergans et Samuel Hercule. Devant ce dernier, un tapis roulant amène à mesure les accessoires du bruitage. Ça pourrait être gadget, c’est jouissif.

Car le plaisir ici, c’est d’être captif et complice d’un engrenage. Tout conspire pour que vous soyez ravi, les ficelles d’une féerie contemporaine comme les embardées musicales, l’extrême précision des jeux de voix comme l’humour de la transposition – le prince charmant est délicieusement engourdi et acnéique. A l’écran, le Mur subit l’outrage d’une foule en liesse. Samuel Hercule est le speaker de cette libération: dans votre fauteuil vous avez de nouveau vingt ans.

Cette Blanche-Neige s’enroule ainsi autour de l’adolescence, ce grand corps entaillé par l’espoir. C’est sa beauté. Mais à l’enseigne de la Cordonnerie, compagnie née en 1997 à Lyon, elle souffle autre chose de précieux: que le théâtre est une boîte à sortilèges. Métilde Weyergans et Samuel Hercule font de leur jeu un conte en soi. Une sorcellerie heureuse.

19 janvier 2017.

20 déc 2016
Un conte mitonné aux petits oignons. — Trina Mounier

 

Ne vous risquez pas à aller voir « Hansel et Gretel » si vous êtes un puriste. Le conte revisité par La Cordonnerie, s’il emprunte quelques détails évocateurs aux frères Grimm, prend de grandes libertés avec l’original. Ce faisant, Métilde Weyergans et Samuel Hercule nous délivrent un message inattendu et poétique. Et nécessaire.

On pourrait appeler cela une (ou plutôt des) transposition(s) dans le temps, dans l’espace et entre les générations : l’histoire de Jacob, grand et gentil garçon qui a dépassé la trentaine sans arriver à grand-chose dans la vie : ni vie amoureuse ni expérience professionnelle à son palmarès. Aussi quand ses magiciens de parents, dénommés Hansel et Gretel, anciennes stars de « la Piste aux étoiles » poussés par la misère d’une retraite d’artistes dérisoire, viennent frapper à la porte de sa caravane, les héberge-t‑il.

Mais c’est compter sans les flèches du petit dieu aveugle : Jacob tombe dans le piège tendu par la froide et calculatrice Barbara, ogresse de son état… qui le convainc d’abandonner ses parents dans la forêt.

L’histoire se déroule dans les années 1980, dans une France où l’on regarde encore la télévision en noir et blanc. Malgré toutes ces libertés prises avec l’original par les deux « auteurs », Métilde Weyergans et Samuel Hercule, on retrouvera, outre les prénoms du titre, les petits cailloux suivis des morceaux de pain, l’ogresse avec sa devanture tentatrice de sucreries, l’index qu’elle fait tendre à Hansel pour juger de son engraissement, l’acte héroïque de Gretel… et la fin qui finit bien.

Sauf que la morale du conte change du tout au tout : les méchants ne se résument pas à la seule sorcière, ils sont les représentants de ce monde libéral et déshumanisé qui envoie les vieillards à l’asile et conditionne l’octroi des moyens de vivre à un emploi impossible à trouver…

Magie en direct

Mais l’inventivité de La Cordonnerie ne se limite pas au contenu du conte. Invités au théâtre, nous voici face à un grand écran, devant le film qui nous raconte la vie de Jacob, de Hansel et Gretel. Mais un film muet, dont les bruitages et voix sont assurés par les doubles en chair et en os des acteurs sur l’écran. Nous ne détaillerons pas ici la somme d’astuces utilisées pour faire naître à nos oreilles le grésillement de l’œuf (un vulgaire paquet de Cellophane froissé) dans la poêle ou le bruissement des chaussures dans la forêt (de simples pellicules frottées). Métilde Weyergans et Samuel Hercule poussent même le goût du leurre jusqu’à répandre dans la salle une odeur délectable de sucre candi quand Hansel et Gretel arrivent en face de l’étalage à confiseries. Nous ne redirons pas davantage notre admiration devant la minutie et la perfection technique qui rendent l’illusion possible. Chacun des spectacles de cette compagnie démontre un peu plus sa maîtrise dans cet art.

Mais comment ne pas parler de la magie qui se dégage de ce conte filmé ? de l’émotion qu’il suscite ? de l’humour présent dans chaque image ou presque, de la distance… ?

Si l’humour et la distance sont manifestement l’œuvre de Métilde Weyergans et Samuel Hercule qui s’amusent autant qu’ils nous amusent, l’émotion tient beaucoup aux deux comédiens Michel Crémadès et Manuela Gourary, qui semblent tout droit sortis d’un film de Fellini. Ils campent un couple de petits vieux adorables, unis par une complicité et une solidarité sans faille, fragiles, naïfs, innocents, confiants et donc en danger. Leur présence à l’écran et leur regard qui n’a pas subi l’usure du temps, mais reste ébloui et ouvert sur la vie, œuvrent beaucoup pour faire vivre cette histoire. De même que ces détails magnifiques que sont les vers luisants qui s’allument au passage de Hansel et Gretel, comme une contribution de la nature au salut des personnages.

Et puis il y a la musique créée en direct sous nos yeux par les musiciens de haut vol que sont Timothée Jolly et Florie Perroud.

En un mot, ce spectacle fourmille d’intelligence et de poésie, ce qui ne peut exister que grâce à la maîtrise technique parfaite de cette troupe généreuse. Du grand art ! 

13 déc 2016
Hansel et Gretel : la crise des contes — Nadja Pobel

 

Et si Hansel et Gretel étaient de vieilles personnes mises au ban d’une société individualisée parce qu’en crise ? La compagnie La Cordonnerie amène ce succulent – quoiqu’amer – spectacle créé en 2015 à la Croix-Rousse, et c’est une bonne nouvelle ! 

Ça s’appelle une recette. Ce pourrait être rébarbatif, paresseux ; c’est tout le contraire. Il en va de la compagnie La Cordonnerie comme des grands chefs : ils perfectionnent leur savoir-faire. Les ingrédients ?  Des personnages connus de tous (Hamlet, Blanche-Neige, Hansel & Gretel), une réécriture contemporaine, un film muet, avec mise en parole, bruitage et musique en live sur un plateau de théâtre pendant qu’est projetée la vidéo.

Déjà passé avec Blanche-Neige ou la chute du mur de Berlin fin juin à la Croix-Rousse (voir ci-dessous) et cet automne à la Renaissance avec la formidable et très étonnante Udo, version décalée et réduite de Blanche-Neige, centrée sur le père de cette héroïne Disney, voici que cette compagnie revient avec son spectacle précédent, cet Hansel et Gretel, presque deux ans au compteur et toujours bien arrimé au réel.

CHAUSSURES À LEURS PIEDS

Comment aujourd’hui la solidarité se fracasse-t-elle sur la pauvreté ? Que partager quand il n’y a plus rien ? Les liens humains n’étant pas solides envers et contre tout ; quand Barbara, véritable aigle noir (lunettes, cheveux, vêtements aussi ébènes que sa cousine Blanche-Neige), vient perturber l’existence modeste, dans une caravane, de Jacob l’intérimaire au chômage (double peine) vivant avec ses deux parents, des magiciens retraités, c’est le profit qui fait irruption, l’amour entre les deux trentenaires ne faisant pas illusion.

Mix entre La Loi du marché de Stéphane Brizé et la version éblouissante (et richissime) qu’en a faite Laurent Pelly à l’Opéra de Lyon, cet Hansel et Gretel pointe que les victimes sont les êtres âgés, supposés inutiles car retirés de la chaîne de production de la société, comme l’étaient les enfants dans les contes de Grimm. Juste bons à consommer, ils doivent être éliminés.

Même si la séquence de la perte dans la forêt se jouant deux fois est un peu longue dans la première moitié de cette histoire d’une heure, elle permet à Samuel Hercule et Métilde Weyergans de poser ces figures particulièrement bien soignées – la maîtrise esthétique étant une constante de leur parcours. Aveuglée au sens propre comme au figuré par son égoïsme, cette pièce rapportée propose – à peine arrivée mais bouche à nourrir de plus – de tuer et manger la poule, pourtant compagne de sa nouvelle famille qui lui offre l’hospitalité.

Cette cruelle réalité, simple et à portée des enfants qui sont, autant que les adultes, le public auquel sont destinées ces créations, n’est pas dénuée de rêverie et loufoquerie (ah le pédalo-cygne !), en premier lieu parce que le film n’écrase jamais l’utilisation du plateau et la croyance qu’ont Métilde et Samuel en l’art de la scène.

C’est parce qu’il y a un travail chaque soir recommencé que le film prend sa force, porté notamment par la musique créée par Timothée Jolly (longtemps compagnon de route d’Emmanuel Meirieu, déjà sur des contes déstructurés comme Alice au pays des horreurs) : une symphonie de percussions. L’art de l’acteur est au cœur de leur œuvre, que ce soit sur le film (ah, la présence Michel Cremadès, grande figure du cinéma populaire français !) ou directement sur les planches : Métilde, fille du romancier franco-belge François Weyergans, est comédienne de formation, tout comme son acolyte Samuel, issu du compagnonnage des Trois Huit à Lyon et par ailleurs cinéaste. C’est à Cannes où était présenté l’un de ses courts-métrages qu’il se sont rencontrés au début des années 2000, avant de faire route commune dans cette compagnie depuis 2003. Prochaine étape, dans la même veine : Don Quichotte.

28 oct 2016
Un conteur hors pair — Trina Mounier

La compagnie La Cordonnerie s’est fait une spécialité de s’emparer des contes (« Blanche-Neige ou la Chute du mur de Berlin ») mais également de quelques œuvres classiques (« Super Hamlet »), de les retricoter à sa manière et même, comme c’est le cas dans « Udo complètement à l’est », de s’infiltrer dans les interstices vides pour les remplir.

Par exemple, Blanche-Neige, tout le monde connaît, la méchante belle-mère, le chasseur et la biche, la sorcière et la pomme, les sept nains et le Prince charmant. Et pourtant qui est ce roi, son père, dont on ne sait plus rien dès lors qu’il a épousé la marâtre ? Or, pour Métilde Weyergans et Samuel Hercule, ce vide est incompréhensible. Pourquoi un père aimant laisse-t‑il sa fille affronter seule des épreuves aussi terribles, comment peut‑il lui donner une seconde mère aussi dangereuse ? Peut-être est‑il mort ? Nul ne le sait, et ni Perrault ni Grimm ne le disent.

Métilde Weyergans et Samuel Hercule, eux, vont s’attacher à cet homme que la petite fille n’a sûrement jamais oublié et lui inventer une histoire, lui offrant par la même occasion des circonstances atténuantes.

Pour ce faire, ils s’adossent à Blanche-Neige ou la Chute du mur de Berlin où ils avaient déjà semé quelques graines : la belle-mère Élisabeth y était présentée comme une femme amère abandonnée par son amant trapéziste parti vivre de son art dans un cirque lointain et fort désemparée de se retrouver seule face à une adolescente gothique et récalcitrante.

Que se passe-til dans les espaces vides des contes ?

Dans Udo complètement à l’est, le père, Udo, est au centre de l’histoire dont il est le narrateur unique. Il raconte comment il a répondu à une offre d’emploi, comment il a traversé la Russie glacée d’ouest en est dans des trains fort peu confortables, l’amitié avec son alter ego dans les airs, la vie trépidante et épuisante, l’accident enfin, un 16 décembre, qui le laisse privé de mémoire, et donc d’enfant. Quentin Ogier tient son auditoire à la fois sous le charme et en haleine. C’est un conteur hors pair qui est capable faire vivre toutes les péripéties du voyage, les rencontres, le bruit des roues, les secousses, toutes les étapes pour monter le chapiteau, les journées de travail sans relâche, l’ivresse de voler, de suspendre la respiration du public à ses prouesses, la mutilation que représente l’amnésie… Il est acteur aussi, bien sûr, sachant naviguer d’une époque à l’autre, d’un registre à l’autre.

Le texte écrit par Métilde Weyergans et Samuel Hercule a beau être vivant, rapide, très rythmé, il laisse une large place à la poésie du voyage, des vastes espaces, du souvenir, et c’est à Quentin Ogier de la faire entendre avec une grande sensibilité. En dialogue complice avec son frère Mathieu Ogier, à la batterie et aux accessoires.

On retrouve, sans que ce ne soit jamais répétitif, la marque de fabrique de La Cordonnerie, l’utilisation toujours inédite et subtile de la vidéo, comme lorsque l’image d’Udo se met à tourner sur les murs de toile du chapiteau transformé pour l’occasion en zootrope. Autres signes : les bruitages à vue, les décors bricolés de bric et de broc mais drôlement efficaces et lumineux, les voix off, tout ce à quoi cette inventive compagnie nous a habitués tout en continuant, spectacle après spectacle, à nous surprendre et nous ravir.

18 oct 2016
Trouvailles vidéo, recherches sonores, voici un condensé de ce que cette compagnie sait faire de mieux. — Nadja Pobel

Tous à Oullins.

C’est à l’heure de partir à l’imprimerie que nous découvrons le magnifique Udo complètement à l’est, prequel de Blanche-Neige ou la chute du mur de Berlin. La Cordonnerie, qui s’est fait une spécialité de transposer des contes sur scène avec vidéos bruitées, dialoguées en direct, fabrique là un court spectacle de moins d’une heure épatant. Mentionné dans le livre mais jamais raconté, le roi, père de Blanche-Neige, livre sa vie de circassien en Russie, loin de sa fille adorée. Trouvailles vidéo, recherches sonores, voici un condensé de ce que cette compagnie sait faire de mieux. Au théâtre de la Renaissance d’Oullins, du 25 au 27 octobre à 16h (dès 8 ans).

06 juil 2016
Contes et classiques, matériaux grinçant. Mêlant l’audiovisuel à la scène, La compagnie La Cordonnerie joue du décalage entre sujets d’inspiration « classiques » et thématiques très contemporaines. — Tiphaine Le Roy

 

La compagnie La Cordonnerie a fait de l’association au plateau de la musique, du jeu et du cinéma sa signature. Les spectateurs suivent l’histoire à travers le film projeté au-dessus des comédiens-musiciens qui interprètent la partition et réalisent les bruitages du film.

« Cette idée est venue de notre envie de réaliser des courts métrages que l’on présentait sur scène », se souvient Samuel Hercule qui a monté la compagnie en 1997 avant d’être rejoint en 2003 par Métilde Weyergans, codirectrice de la compagnie. Comédiens de formations, ils travaillent notamment avec le musicien Timothée Jolly. La musique n’est pas perçue par la compagnie comme une simple illustration sonore de ce qui se joue à l’écran. Elle peut créer du décalage ou projeter le spectateur dans une autre dimension, comme celle du flash back. Samuel Hercule et Métilde Weyergans savent pointer les dysfonctionnements ou fragilités de notre société en se réappropriant des contes célèbres ou des textes classiques, qu’ils puisent leur inspiration du coté de Blanche neige pour leur toute nouvelle création Blanche neige ou la chute du mur de Berlin, ou chez Shakespeare pour leur (Super) Hamlet. « Lorsque l’on travaille à partir d’une œuvre connue, les spectateurs ont en tête une idée de ce qu’ils vont voir. Ce que nous aimons, c’est malaxer ce matériau et interroger des sujets actuels, comme avec Hansel et Gretel, la place des personnes âgées dans la société d’aujourd’hui », note Samuel Hercule. L’une des forces de leurs pièces tient à l’humour. Parfois grinçant, il fonctionne beaucoup par le décalage avec l’œuvre originale créée par la réécriture dramaturgique de la compagnie et par la réalisation des bruitages sur scène. Jamais gratuit, il invite le spectateur à réfléchir sur le monde dans lequel il vit.

08 juin 2016
Courez-y, ce spectacle n’est pas que pour les enfants, il saura vous toucher à tout âge, son merveilleux n’a pas de frontières. — Trina Mounier

 

« Blanche‑Neige ou la Chute du mur de Berlin », de la Cordonnerie, Théâtre de la Croix‑Rousse à Lyon

Un artisanat de haut vol

Métilde Weyergans et Samuel Hercule travaillent comme les cordonniers, avec quelques outils simples du quotidien. Mais ils œuvrent sur les mythes, qu’ils restituent aux enfants d’aujourd’hui tout frais, tout neufs, infiniment parlants. Éblouissant, respectueux, intelligent, bouleversant et rigolo…

Un mot d’abord de ces artisans qui font vivre le théâtre comme nul autre. Ils ont créé la Cordonnerie depuis près de vingt ans, confectionnent des spectacles pour le jeune public et font mouche à chaque fois. Ce qu’ils proposent est extrêmement sophistiqué mais ressemble à du bricolage. Humbles, ils façonnent sous nos yeux tout simplement une histoire et du rêve avec trois bouts de ficelle mais en quatre dimensions puisque tout est doublé sur écran, démultipliant les regards. Cela demande une maîtrise incroyable, une précision millimétrée, un goût du jeu communicatif et surtout un respect du jeune public devant lequel on ne peut que s’incliner.

Le titre tout d’abord intrigue. À l’instar de Super Hamlet, une autre de leurs grandes réussites, lui aussi accueilli à la Croix-Rousse il y a trois ans, Blanche‑Neige ou la Chute du mur de Berlin annonce la couleur et la distance. C’est bien de la jeune princesse rivale malgré elle de sa marâtre qu’il s’agit, du rôle pervers d’un miroir semeur d’embrouilles, de nains et de Prince charmant, ainsi que du désir de meurtre, mais…

Mais l’histoire est racontée par Élisabeth, la « méchante » qui vit dans un « royaume », nom d’une tour de banlieue où elle habite avec la fille de son funambule de compagnon parti loin loin, oubliant femme et progéniture pour exercer son art. Élisabeth par ailleurs travaille comme hôtesse de l’air, métier dont Métilde Weyergans et Samuel Hercule ne nous cachent pas le quotidien répétitif et misérable.

Face à elle, Blanche n’est pas une pauvre jeune fille victime, mais une adolescente renfrognée d’aujourd’hui, casque vissé sur la tête, laissant choir ses vêtements dès la porte d’entrée franchie et peu encline au contact avec les adultes. Plantée là par sa mère à la naissance et son père quand elle était enfant, Blanche ne se sent pas chez elle et dénie toute prétention maternelle à Élisabeth qui n’en demande pas davantage, toute centrée qu’elle est sur la beauté qui la fuit.

Les nains sont de jardin, et leur automatisme porte rapidement sur les nerfs. Heureusement, celui qui nous accueille avec un refrain lancinant explose en vol dès le lever de rideau. Le Prince charmant se nomme Abdel, mais son visage est orné des boutons d’acné propres à son âge. Quant au baiser qui ranimera la princesse, laissons planer le suspens, il n’a pas grand-chose à faire dans un conte de fées.

Et pourtant, voici une belle histoire avec une fin dont nous ne dirons rien pour ne pas en déflorer la force. Un dernier quart d’heure haletant, bouleversant et cependant pudique ô combien, délicat, sensible, du genre de ceux qui vous font monter les larmes aux yeux comme par magie.

Le jeune public à hauteur d’exigence

D’où vient-elle cette magie ? D’abord, nous l’avons vu, de la conjugaison entre la puissance du mythe et la grande modernité des personnages auxquels on s’identifie parfaitement. De la science du scénario bien ficelé (monté par Métilde Weyergans et Samuel Hercule) dont l’avancée narrative nous prend comme un thriller. Du jeu des acteurs, formidables de présence et de subtilité. De la musique enfin, constante, jouée en direct par des interprètes inventifs et talentueux. Il convient d’ajouter une bande-son qui comprend les voix des comédiens et qui se fabrique sous nos yeux : tandis que se déroule sur l’écran le film de leur aventure, Métilde Weyergans et Samuel Hercule s’occupent des voix et des bruitages. Lui est placé derrière une sorte de tapis roulant sur lequel se succèdent les différents outils et accessoires qui vont faire naître le tonnerre, les éclairs, la pluie sur le caoutchouc, les fermetures Éclair qui grincent et grippent, les godasses s’arrachant de la gadoue… Elle est juchée sur une petite tablette de bois qui répercutera tous les pas. À côté d’elle, un micro comme si on était dans une émission de radio et des serrures et des clés utiles pour les entrées-sorties. C’est tout simple et vraiment fort complexe et surtout très, très bien fait et vraiment efficace. On est au théâtre et on oublie qu’on y est.

Courez-y, ce spectacle n’est pas que pour les enfants, il saura vous toucher à tout âge, son merveilleux n’a pas de frontières.

01 juin 2016
Extraite du conte, Blanche Neige se cogne au réel. Et comme toujours avec le talent de la compagnie la Cordonnerie, cela fait du bruit ; ou plutôt des bruitages, magnifiquement pensés et réalisés. — NADJA POBEL

 

Une Blanche Neige détricotée et malaxée par La Cordonnerie

Extraite du conte, Blanche Neige se cogne au réel. Et comme toujours avec le talent de la compagnie la Cordonnerie, cela fait du bruit ; ou plutôt des bruitages, magnifiquement pensés et réalisés. Bienvenue au royaume ainsi nommé « par des architectes qui n’avaient pas peur du ridicule » car, très loin de l’univers parfois inquiétant mais toujours enchanté de Disney, celui-ci est fait de béton. Gris. Depuis qu’il a monté la Cordonnerie en 1997, Samuel Hercule — avec Métilde Weyergans qui l’a rejoint en 2003 — détricote les hits des enfants. Ali Baba, Barbe Bleue, Hansel et Gretel (à la Croix-Rousse à Noël prochain) passent à la centrifugeuse de ces deux artistes pour être transformés en objet vidéo et sonore.

Un film projeté en fond de scène montre cette gamine « qui n’est pas blanche comme neige » en lutte avec sa mère, 42 ans, hôtesse de l’air, élevant mal an mal an une ado gothique mâchant du chewing-gum, casque vissé sur les oreilles, préférant fuguer dans la forêt que rester dans sa cité. Que fait le bruit des feuilles mortes sous les pas de Blanche ? Celui des bandes magnétiques de cassette audio froissée ! Tout l’environnement sonore ainsi que les doublages voix se font à vue ; comme le travail très rythmé du trio de musiciens.

PÈRE PERDU

Cette recette bien connue de la compagnie fonctionne ici encore à plein sur les adultes et les enfants. Qu’importe si ces derniers ne comprennent pas forcément le parallèle fait avec la chute du mur de Berlin annoncée par la radio, conduisant parfois à des raccourcis : pourquoi si les Allemands sont parvenus à faire tomber cette frontière, se maintiendrait-elle entre la fille et la belle-mère ?

La grande force du travail de Hercule et Weyergans est leur ingéniosité et cette capacité à mettre tous les artifices du théâtre au service de l’immersion du spectateur dans l’intrigue, jouant par exemple d’une bascule de son selon que Blanche Neige porte ou non son casque audio. Rien des grands marqueurs de ce conte n’a échappé à la Cordonnerie : le miroir révélateur de vérité, les nains, les pommes. Mais tout est malaxé, beaucoup moins manichéen et, in fine, plus épatant que l’histoire originelle.