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Le Temps (01/2017)

Tout conspire pour que vous soyez ravi, les ficelles d’une féerie contemporaine comme les embardées musicales, l’extrême précision des jeux de voix comme l’humour de la transposition ... — Alexandre Demidoff

 

Blanche-Neige enfin démasquée à Vidy

Métilde Weyergans et Samuel Hercule réhabilitent la fameuse marâtre du conte dans un spectacle aussi virtuose que jouissif, à voir en bande ou en famille jusqu’à ce samedi

Leur conte est si bon qu’il serait regrettable de passer à côté. Au Théâtre de Vidy, jusqu’à samedi, la Blanche-Neige des frères Grimm avoue de ces choses qui perturbent durablement un lecteur. Ce n’est pas elle qui passe à table à vrai dire, mais sa diablesse de marâtre, une peste sado-narcissique, c’est bien connu. Sauf que Samuel Hercule et Métilde Weyergans, couple à la maison comme sous les projecteurs, ont décidé de la réhabiliter à l’aune des configurations familiales actuelles. La méchante s’épanche, poussée à la confidence par deux musiciens formidables, Timothée Jolly au piano et Florie Perroud aux percussions. Ce Blanche-Neige ou la chute du mur de Berlin est un bonheur de double jeu.

Mais pourquoi Berlin et son abcès sinistre? Pour le plaisir de la friction, pardi, de l’association libre – un mur peut en cacher un autre. En préambule, Timothée Jolly et Florie Perroud sont sur le qui-vive derrière leurs instruments, comme le cocher avant la cavale. Au premier plan, à main droite, un nain de jardin glousse sur un air de fête foraine. Mais il explose. Un chant monte alors d’une crypte. Au premier plan, Métilde Weyergans, effilée comme l’amazone, décline sa profession de foi, voix en clair-obscur. Ecoutez-la.

Blanche et son spleen dans un HLM

«Je m’appelle Elisabeth, j’ai quarante-deux ans, et mon rôle dans cette histoire c’est celui de la méchante qui, à la fin, meurt le coeur brisé, les pieds brûlés au fer blanc…» Timothée Jolly et Florie Perroud lâchent la bride, l’équipage s’emballe. Mais voici que sur un écran géant Blanche promène son spleen, ado couleur réglisse, boudeuse à fendre le linoléum de sa chambre, dans le couloir d’un HLM de cité, la bien nommée Royaume. Son père, Udo, est acrobate, un grand cirque russe l’appelle. Vive la voltige. Blanche est désormais sous le joug d’Elisabeth, belle-mère aérienne – elle est hôtesse de l’air – mais sévère comme la gouvernante de Rebecca, le film d’Hitchcock.

Le bruitage, cette féerie artisanale

Et le miroir dans tout cela? Il arrive. Elisabeth a des vapeurs: «Miroir, miroir qui est la plus belle…» Le perfide est fidèle au conte, cruel donc. Blanche surpasse toutes les belles du Royaume. Cette histoire, c’est un film muet qui la déroule, post-synchronisé en direct par Métilde Weyergans et Samuel Hercule. Devant ce dernier, un tapis roulant amène à mesure les accessoires du bruitage. Ça pourrait être gadget, c’est jouissif.

Car le plaisir ici, c’est d’être captif et complice d’un engrenage. Tout conspire pour que vous soyez ravi, les ficelles d’une féerie contemporaine comme les embardées musicales, l’extrême précision des jeux de voix comme l’humour de la transposition – le prince charmant est délicieusement engourdi et acnéique. A l’écran, le Mur subit l’outrage d’une foule en liesse. Samuel Hercule est le speaker de cette libération: dans votre fauteuil vous avez de nouveau vingt ans.

Cette Blanche-Neige s’enroule ainsi autour de l’adolescence, ce grand corps entaillé par l’espoir. C’est sa beauté. Mais à l’enseigne de la Cordonnerie, compagnie née en 1997 à Lyon, elle souffle autre chose de précieux: que le théâtre est une boîte à sortilèges. Métilde Weyergans et Samuel Hercule font de leur jeu un conte en soi. Une sorcellerie heureuse.

19 janvier 2017.

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