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Category : Presse

22 Juil 2020

Qui était le père de Blanche-Neige ? Pourquoi a-t-il disparu de la vie de sa fille ? Oublié des célèbres auteurs du conte mais pas des auteurs et metteurs en scène Métilde Weyergans et Samuel Hercule, Udo raconte son aventure. Incarné par l’épatant Quentin Ogier, il nous fait vivre son voyage en URSS dans les années 80, où il a été embauché comme trapéziste dans un grand cirque, puis sont terrible accident, qui l’a rendu amnésique…La cruauté des contes est là, mais aussi l’humour, la tendresse, la mélancolie. Comme dans les spectacles précédents de Weyergans et Hercule, les bruitages se fabriquent sous nos yeux. Pendant que le conteur est secoué sur son siège dans le train en marche pour la Sibérie, le paysage sous la neige défilant sur un petit écran, ou qu’il nous décrit la fête foraine, Laurent Grais joue de la guitare, du vibraphone, du synthé ou bidouille des sons avec trois fois rien.

Bref, cinquante minutes durant, on voyage loin et sans test obligatoire, ni quarantaine !

Mathieu Perez

20 Juin 2018
L’ensemble dégage une étonnante fluidité, le fruit d’une maitrise perfectionnée au gré de vingt années de scène. On sourit parfois des non-dits qui font le quotidien  de cette famille (mal) recomposée, on frémit dans les moments de tension, on s’émeut surtout de cette tendresse qui ne peut s’exprimer… — Cyrille Planson

 

Avec Brio et beaucoup de constance, la Cordonnerie développe un propos singulier dans l’univers du jeune public

Au printemps 1989, c’est au dernier étage d’une grande tour HLM, le « Royaume », que vivent Blanche et sa belle-mère. Le père de Blanche, lui, est parti depuis de longues années exercer sa profession de trapéziste dans les cirques de l’Union soviétique…C’est ainsi que s’ouvre ce Blanche-Neige de la compagnie lyonnaise La Cordonnerie, qui met aux prises une adolescente au look gothique à sa marâtre, une femme isolée. Hôtesse de l’air, elle tente de gérer tant bien que mal la rébellion naissante chez la jeune fille. Un mur de Berlin – celui qui s’abattra quelques semaines plus tard dans cette histoire – s’est dressé entre les deux femmes. Sur fond d’incompréhensions nourries par les conseils du « miroir » de la salle de bain du Royaume, Blanche fuira le quartier pour se réfugier au fond de bois. Comme dans chaque création de La Cordonnerie, un film co-réalisé par Métilde Weyergans et Samuel Hercule est projeté comme support au spectacle et sonorisé ne directe par les interprètes : comédiens, bruiteurs et musiciens. A lui seul ce film est déjà une belle réussite. En témoigne le soin accordé aux moindres détails, à tous ces éléments de décor et objets « vintage » – le baladeur, les téléphones à cadran, le papier peint d’époque – qui sont autant de clins d’œil aux parents et les révélateurs d’une forme d’étrangeté propre au conte chez les enfants. Dans cette banlieue grise des villes moyennes, Blanche traverse tous les tourments de l’adolescence cabossée, la chute du Mur de Berlin nous accroche dans le réel. Elle est aussi la promesse du retour espéré, celui du père.

Mais c’est au plateau, accompagnés de deux musiciens, que Métilde Weyergans et Samuel Hercule donnent leur pleine mesure. Ils y sont les interprètes inventifs d’une partition sonore réalisée en direct. La performance est de taille, comme dans chacune de leurs productions, les déplacements millimétrés et les « instruments » souvent surprenants.

Blanche Neige ou la chute du mur de Berlin est un plaisir pour le regard et comme pour les jeunes oreilles. Et si l’on suit alternativement ce qui se déroule au plateau et sur l’écran, rien ne vient troubler la compréhension du propos général. L’ensemble dégage même une étonnante fluidité, le fruit d’une maitrise perfectionnée au gré de vingt années de scène. On sourit parfois des non-dits qui font le quotidien  de cette famille (mal) recomposée, on frémit dans les moments de tension, on s’émeut surtout de cette tendresse qui ne peut s’exprimer…

15 Fév 2018
Don Quichotte se bat toujours contre des éoliennes en Picardie — Marie-José Sirach

 

La compagnie la Cordonnerie s’est aventurée du côté de l’œuvre de Cervantès. Dans la peau de Don Quichotte est un régal d’inventivité et de fidélité au texte d’origine, qui mêle musique, bruitage, théâtre et cinéma.

Tout démarre par une valise dénichée dans un vide-grenier. À l’intérieur, des photos, des dessins, des notes de travail d’un certain monsieur Benengeli. Quelques VHS aussi. Tout cela ressemble à un scénario inachevé, dont l’histoire commence le 8 décembre 1999.

Une ville, quelque part en Picardie. Dans une bibliothèque municipale, Michel Alonzo s’efforce de numériser l’ensemble des ouvrages avant le fameux bug de l’an 2000. Le compte à rebours lui donne des sueurs froides, mais Alonzo tient bon le rythme, ayant appris à manipuler la souris sur son tapis, le Windows 98, la sauvegarde et les fameuses disquettes – CD – ROM – que lui remet le maire de la ville, plus préoccupé par les places de parking que par « des bouquins dont personne n’a rien à foutre ».

Alonzo est un homme triste et consciencieux. Un taiseux obsédé par sa tâche. Un gars bizarre mais pas dérangeant. Un solitaire, qui mange seul, le soir, devant sa télévision, fixant d’un regard vide la speakerine qui égrène les informations. Alonzo n’a pas toujours été triste. En feuilletant un album photo, on le voit jeune étudiant, en manif, bras dessus, bras dessous avec ses camarades. Photos en noir et blanc, il flotte un petit air de 68. Mais c’était il y a longtemps.

Un Quichotte un peu zadiste

Retour à la bibliothèque. Un jour, une lectrice demande à emprunter le « Don Quichotte de la Mancha ». Alonzo lève un oeil. Il est troublé par cette femme dont il ne sait rien. Elle s’appelle Aline Laurent. Elle est psychiatre. C’est noté dans sa fiche d’inscription, qu’il a dérobée. Lorsque les douze coups de minuit résonnent dans toute la ville, ce 31 décembre 1999, Alonzo semble aspiré par le vent de l’histoire et les mystères de l’informatique. Sur sa Rossinante, flanqué de Sancho – Jérôme, l’autre employé de la bibliothèque -, il endosse l’habit de chevalier pour combattre les injustices et défendre les opprimés, et part sur les routes poussiéreuses de la Mancha. Aline Laurent sera sa Dulcinée.

On taira la suite, tant ces nouvelles aventures de Don Quichotte sont savoureuses, surprenantes et fidèles dans l’esprit et à la lettre au livre de Cervantès, dont on retrouve l’âme. Le spectacle est une invitation à savourer, redécouvrir cette œuvre par des voix / voies détournées qui convoquent acteurs-bruiteurs, musiciens et le cinéma. C’est un théâtre kaléidoscope, une mise en abîme vertigineuse en 3D avec les moyens du bord, un art de la mise en scène qui allie fantaisie, virtuosité et ingéniosité. Un théâtre en jeu de miroirs permanent, réussissant un bel alliage entre les musiciens présents sur le plateau et les acteurs qui bruitent et doublent les voix des personnages du film projeté sur l’écran. Chaque geste, chaque déplacement, chaque intervention des uns et des autres – on devrait dire des uns avec les autres, tant ils sont soudés dans cette aventure – est d’une extrême précision. On rit beaucoup, on s’amuse des inventions et des trouvailles qui alimentent la machine dramaturgique, on s’attache aux acteurs sur le plateau et sur l’écran sans jamais se perdre dans ce dédale dont on suit le fil avec joie.

Monter Don Quichotte n’est pas une sinécure. Nombreux sont ceux qui se sont attelés à la tâche et ont échoué…magnifiquement, si l’ont pense à Terry Gilliam. On garde aussi en mémoire – car il y a aussi de jolies réussites – le très beau Don Quichotte ou le vertige de Sancho, mis en scène par Régis Hébette au Théâtre de l’Echangeur à Bagnolet ou le Quichotte de Didier Galas, il y a une dizaine d’années au Amandiers. La compagnie la Cordonnerie pratique un ciné-concert-théâtre singulier, partant d’œuvres du patrimoine pour les propulser comme par enchantement dans le monde d’aujourd’hui. On savoure les clins d’oeil qui explosent ainsi la temporalité de l’histoire, redonnant une vitalité nouvelle à l’idée même d’intemporalité.  Son Quichotte est bien celui de Cervantès. Mais il est aussi un brin soixante-huitard au XXème siècle, aujourd’hui un peu zadiste en Picardie, perdu au milieu des champs de betteraves mais qui reprend le flambeau de la révolte. Et ça fait du bien, un théâtre qui redonne du courage, fait rire et penser, les plus jeunes et les moins jeunes. Michel Alonzo est bien le descendant d’Alonso Quichano dit le Quichotte ; M.Benengeli, dont retrouvé les écrits dans le vide-grenier, est bien l’ancêtre de Cide Hamete Benengeli, le double de Cervantès qui apparaît dans le deuxième tome…Et les moulins à vent sont aujourd’hui des éoliennes.

15 Fév 2018
C’est là le signe des adaptations réussies : celles qui refusent de retranscrire mais parviennent à produire un langage singulier — Alice Archimbaud

Quichotte, sons et lumières

C’est l’un des spectacles les plus réjouissants de ce mois de février, Dans la peau de Don Quichotte, relecture du mythe en un singulier ciné-spectacle. A voir au Nouveau théâtre de Montreuil. 

C’est un drôle et délicieux petit objet théâtro-musico-cinématographique que ce Dans la peau de Don Quichotte, donné au Nouveau théâtre de Montreuil dans le cadre du cycle « L’Age des possibles ». Après Blanche-Neige ou la chute du mur de Berlin (2015), La Cordonnerie poursuit son travail de réactualisation de ces récits qui ont fait mythe, en s’emparant de celui du Chevalier à la Triste-Figure. Fausse réactualisation d’ailleurs, puisque la pièce transplante le début de l’intrigue dans un espace et un temps déjà plus très actuels, cette « petite ville » de Picardie « dont on oublie toujours le nom », à l’aube du passage au troisième millénaire : l’époque où l’on se levait au son du radio-réveil, où l’on parlait d’Olivier Besancenot sur France Inter, où l’on craignait le bug de l’an 2000 (ou plutôt le « bogue », comme disaient les has been). Le Quichotte, ce sera Michel Alonzo, un bibliothécaire lunaire, Sancho Panza, son technicien de surface, et Dulcinée, une fervente lectrice par ailleurs médecin psychiatre.

Pour s’emparer d’un tel texte, il fallait bien une forme aussi joyeuse que l’original. Ici, nulle exhaustivité : tout se joue dans la brièveté et l’ingéniosité de la mécanique. Car La Cordonnerie a réinventé le genre singulier du ciné-spectacle, détourné par l’absurde, en dissociant radicalement l’image du son. Au centre, un écran projette le film muet de l’histoire, tandis que la création sonore se joue au plateau. Une très belle partition musicale, associée à un époustouflant travail de doublage et de bruitage. A vue, drôlement affairés derrière leur petite table à outil, le duo Métilde Weyergans et Samuel Hercule assure la totalité de la bande-son en direct, par les moyens les plus cocasses : une canne à pêche pour mimer le pédalier d’une bicyclette, un inhalateur en plastique pour reproduire les voix étouffées dans le combiné téléphonique.

Munis d’un attirail d’objets fantasques, servis depuis la coulisse par un minuscule chariot mécanique qui circule de jardin à cour, les deux hurluberlus se livrent à un travail millimétré, profondément technique (miroirs et rétroviseurs à l’appui, afin de caler parfaitement le playback des voix sur le défilement des images derrière eux), d’une incroyable finesse, reproduisant le moindre clic de souris et le plus délicat froissement de papier. Le résultat est d’une force dramatique rare : l’écran n’écrase jamais, mais produit au contraire un dialogue incarné entre parties filmées et performance scénique, captant le regard dans tous les coins, exploitant toutes les dimensions de la scène pour revivre en panoramique les aventures de génial Hidalgo, à mi-chemin entre jeu vidéo immersif et poésie documentaire.

C’est là le signe des adaptations réussies : celles qui refusent de retranscrire mais parviennent à produire un langage singulier avec tous les moyens du bord. La relecture est intelligente, baignée de l’ironie propre au texte de Cervantès, repensant avec astuce le basculement dans la folie, l’effondrement des frontières entre le fictif et le réel, la littérature et le monde. Au cœur de ce va-et-vient entre soleil de la Mancha et le plat pays picard, Philippe Vincenot incarne un Quichotte émouvant, pauvre hère et noble héros courant après les éoliennes. C’est beau, très beau, et on notera – parce qu’il est vrai que c’est assez rare dans les pages de Transfuge-que cela pourra, aussi ravir, le jeune public.

18 Jan 2018
Un enchantement que ce ciné-théâtre — Fabienne Pascaud

Télérama Sortir – 18/01/18

Un enchantement que ce ciné-théâtre de Métilde Weyergans et Samuel Hercule, qui interprètent eux-mêmes avec grâce et mystère ce spectacle transdisciplinaire ouvert à la vidéo, à la musique, aux bruitages et… au mythe littéraire. Car c’est autour d’un Don Quichotte réincarné aujourd’hui en Picardie, via un vieux bibliothécaire misanthrope, que se déroule la représentation pleine de fantaisie. Sur grand écran, un film quasiment muet que les comédiens rejouent en direct, usant de toutes les ficelles de leur art. Et l’histoire du bibliothécaire allumé, ex-soixante-huitard, colle soudain au destin de Don Quichotte, dont il devient la figure quasi SDF dans une région touchée par la crise et menacée par le FN. Politique et romanesque se conjuguent délicieusement dans ce spectacle bricolé et extravagant. Comme un conte pour enfant…

 

La Chronique de Fabienne Pascaud – n°3552 07/02/18

Les illusions et les mensonges, le Don Quichotte de Cervantès (1615) n’a cessé de les pourfendre et de les recréer avec fier idéal et sens de la chevalerie. Travaillant autour des illustres personnages de fiction, le collectif lyonnais La Cordonnerie le met délicieusement en scène dans une « ciné-spectacle » de sa façon, débordant de fantaisie, d’imagination et de mélancolie. Sur scène, un écran de cinéma où est projetée, quasiment sans paroles, la triste vie d’un bibliothécaire municipal picard, solitaire et misanthrope : Michel Alonso. A cause du bug de l’an 2000 et de l’animosité d’un maire Front national qui terrifie sa commune, ledit Alonso prend la route avec l’homme de ménage de la bibliothèque…Et voilà notre ex-soixante-huitard « dans la peau de Don Quichotte », aidant les pauvres, sauvant les femmes, défendant les utopies. Les metteurs en scène Métilde Weyergans et Samuel Hercule font les voix off et les bruitages du film muet qui défile et que deux musiciens, aussi, accompagnent. Parfois les acteurs sortent de la toile pour jouer une scène en directe sur le plateau. Et puis on les retrouve sur la pellicule, au gré de l’histoire folle qui mêle politique et rêverie dans un maelström d’images et de sons qui propulsent dans la pure folie et poésie d’être. Petits et grands sortiront de ce tragi-comique et baroque spectacle-là enchantés. Et heureux …

02 Août 2017
Hansel et Gretel (Le Grimm ne paie pas) — Mathieu Perez

 

Encore un spectacle où tout se passe sur un grand écran ? En partie, oui. Depuis vingt ans, la compagnie La Cordonnerie adapte des contes de fées et s’ingénie à brouiller les limites du cinéma et du théâtre. Pour cela, les auteurs-comédiens-musiciens Métilde Weyergans et Samuel Hercule commencent par réaliser un film (muet), qu’ils projettent durant la représentation, puis ajoutent les bruitages en direct et jouent tous les personnages de l’histoire. Le résultat, pour ce conte de frères Grimm (créé en 2015) est épatant.

Ici Hansel et Gretel ne sont plus des enfants abandonnés par leurs parents mais deux magiciens à la retraite qui vivent chez leur fils Jacob, un trentenaire au chômage, dans sa petite caravane, garée sur un terrain vague en bordure de forêt.

Décor vintage et chemises à col de pelle à tarte, l’action se situe dans les années 70. Les temps sont durs, les assiettes sont vides. Les parents se retrouvent sans ressources, s’étant fait jeter de « La piste aux étoiles », l’émission qu’ils animaient à la télé. Mais ils ne perdent pas leur naturel blagueur pour autant. Et poser sa fausse main de squelette sur la main de Gretel (Manuela Gourary), ça fait toujours rigoler Hansel (Michel Crémadès).

Question bruitage, Weyergans et Hercule font des merveilles avec trois fois rien. Ils froissent un emballage en plastique pour imiter le bruit de l’œuf dans la poêle, piétinent un tas de pellicules photo pour les pas en forêt. C’est léger, très ludique. Et deux musiciens (piano, percussions) interprètent la bande-son une heure durant. Impeccable.

Dans l’histoire des frères Grimm, le père cède à la marâtre. Ici, c’est le fiston, un gros naïf que Barbara une brune inquiétante dont il s’est amouraché, persuade de larguer les parents dans la forêt. Et hop ! deux bouches de moins à nourrir.

Si la fin heureuse – nos héros retrouvent le chemin de la caravane après un séjour chez la sorcière –, on est frappé par la dimension nouvelle du conte, sa cruauté. Les personnes âgées délaissées par leur famille ou leur entourage, ça n’a rien d’imaginaire. La sorcière mangeuse de vieux, les guette dans la forêt ? Elle s’est trompée d’adresse les Ehpad sont pleins.

Bon appétit !

mercredi 2 août 2017